CLEJe profite du dernier jour du mois "des Grenouilles" pour dévoiler un extrait de roman. L'idée date de quelques années, les premières pages d'hier seulement, c'est donc encore clairement améliorable mais je voulais vraiment révéler ce fragment. L'histoire promet d'être longue mais je suis confiant pour une fois : elle me trotte dans la tête depuis trop longtemps pour que je n'en vienne pas à bout un jour.


   Les innombrables morts de Keylian : Depuis sa naissance, Keylian est cerné par la mort. Elle le guette à chaque tournant, s'immisce dans ses rêves, le manque de peu en permanence. Si bien qu'au fil des années, il se persuade d'une chose : il est la proie d'entités invisibles qui lui en veulent depuis qu'il est né. Pourquoi, que sont-elles, d'où viennent-elles ? En enquêtant et en revenant aux sources du mal, il réalisera qu'il n'aurait jamais dû se poser ces questions et que certains mystères ne doivent pas être percés à jour.

 

   Fragment 02 – Six ans

   — Keylian, appela maman qui bronzait sur sa chaise longue au milieu du jardin. Ne cours pas dans tous les sens, comme ça. Tu vas te faire mal.

   L’enfant soupira. Maman l’empêchait toujours de s’amuser. Il ne pouvait jamais rien faire, tout était un danger pour elle. Quand elle l’autorisait à jouer aux billes, elle ne le quittait pas des yeux. Cache-cache, il ne devait même pas y penser ; il pouvait faire une chute sans que personne ne le sache. Les rollers, le vélo ? Trop dangereux. L’escalade, la course ? Trop dangereux. La balançoire ? Un danger aussi.

   Keylian retourna s’assoir sur son coin d’herbe, prenant soin d’afficher toute sa frustration dans ses yeux.

   — Tu le couves trop, fit remarquer la voisine de sa chaise longue.

   — Je sais, soupira maman. Mais c’est plus fort que moi. Il est toujours si excité, j’ai peur que ça dérape à chaque fois.

   Keylian se coucha sur le dos et laissa ses yeux bruns errer dans les nuages. Ça, au moins, c’était sans risque. Maman ne pouvait rien trouver à y redire. Quoi qu’elle lui interdisait aussi de fixer le soleil. Ça va te rendre aveugle, elle répétait tout le temps.

   De toute façon, les nuages étaient bien plus intéressants. Des êtres capables de changer de forme en quelques secondes. Celui-là était un dragon, puis un château la seconde d’après, puis il fondait sur un autre et tous deux devenaient un bateau géant l’instant encore après. Quelle chance ils avaient. Keylian rêvait d’être quelqu’un d’autre le temps de quelques minutes. Pouvoir s’évader, courir, sauter, escalader tout ce qu’il voyait. Sans maman pour l’en empêcher. Même tomber, juste tomber en courant. Il savait que ça faisait mal, il détestait ça. Mais s’il tombait et que personne ne fonçait sur lui l’instant suivant, ça prouverait qu’il était libre, qu’il était bien quelqu’un d’autre.

   — Encore à fixer le vide ?

   Une tête rousse apparut dans son champ de vision. C’était Julien, son voisin et seul ami. Il s’assit à ses côtés dans l’herbe verte.

   — C’est ma mère, encore.

   — En tout cas, j’ai gagné. J’ai fait le tour de la maison plus vite que toi.

   — Ça compte pas, j’ai pas pu le faire.

   — Si, ça compte. On a dit que c’était au premier qui ferait un tour entier et je l’ai fait.

   — C’est quoi, le gage ? céda Keylian.

   Julien réfléchit en silence, comme s’il n’avait pas déjà pensé à ce qu’il allait lui demander.

   — Ramener quelque chose du grenier, décida-t-il finalement.

   Le grenier. Les yeux de Keylian s’arrondirent. Ils détestaient le grenier. Une nuit où Julien avait dormi chez lui, ils avaient entendu des bruits venant de là. Des grattements, et des bruits de chute. Quand ils en avaient parlé le lendemain, Yann Crec de l’école leur avait dit que c’était le signe d’un mauvais fantôme. Une chose invisible et sans forme qui restait bloquer dans certains endroits et qui hurlait tout le temps, mais que personne ne pouvait entendre.

   — Ma mère voudra jamais, lança Keylian.

   C’était faux. Quand il lui en avait parlé, maman avait dit que ça n’existait pas, les fantômes. Que les bruits venaient des vieux tuyaux qui passaient par le grenier. Keylian ne voyait pas pourquoi des tuyaux feraient autant de bruit. Surtout ces bruits-là. Ça n’avait rien à voir avec celui du tuyau d’arrosage dans le jardin.

   — Elle parle avec la mienne, répondit Julien. Elle verra pas que t’es rentré dans la maison.

   C’était vrai. Les deux mères discutaient et semblaient avoir oublié le reste du monde pour un temps.

   — Et l’hôpital a enfin payé ? demandait la mère de Julien.

   — Oui, confirma maman. Depuis le temps. Six ans de procès et de paperasses. Comme si c’était pas évident qu’ils étaient en tort. Quel médecin déclare mort un nouveau-né qui a tout de vivant ? Et pourquoi leur générateur de secours n’a pas pris le relais pendant la panne ?

   Maman parlait souvent de ça, du procès, du générateur et d’un mort. Keylian n’avait jamais demandé ce qui s’était passé au juste. Il savait juste que ça durait depuis six ans. Depuis sa naissance.

   — T’as peur, avoue, le nargua Julien.

   Les pensées de Keylian revinrent sur le gage qu’il devait accomplir.

   — T’as qu’à venir aussi si c’est si facile, répondit-il.

   — Mais moi, j’ai gagné. C’est toi qui as perdu.

   Il avait raison. Keylian le savait. C’était les règles du jeu.

   Quand il rentra par la porte-fenêtre du salon, grande ouverte, maman ne le remarqua même pas. Lui qui rêvait juste avant de pouvoir tomber sans qu’elle le remarque. A présent il aurait tout donné pour qu’elle le retienne.

   Il sentait que monter au grenier n’était pas une bonne idée. Il pensa à faire semblant, à prendre n’importe quel objet dans le salon comme preuve. Mais Julien le remarquerait d’une façon ou d’une autre. Il savait toujours quand Keylian mentait.

   L’escalier du grenier était déjà une épreuve en elle-même. Rien à voir avec celui du premier étage. Celui-là grinçait dès qu’on l’effleurait, tremblait dès qu’on y posait le pied. C’était un signe. Ne va pas plus loin, disaient les marches. Mais il ne les écouta pas.

   La porte aussi fit un long bruit strident quand il la poussa. Paaars, disait-elle lentement. Mais il était allé trop loin pour abandonner maintenant.

   La pièce était sombre et poussiéreuse. A travers la lumière par la fenêtre, il voyait des nuages gris se soulever du sol et plein de points noirs tournant dans une spirale. Comme si quelqu’un était passé à l’instant et avait assemblé la poussière dans un courant d’air.

   Impossible. Il n’y avait personne d’autre dans la pièce.

   Il n’y a que moi. Il n’y a que moi.

   Il fit un pas dans la salle. Cette fois, la poussière s’envola à cause de lui. Il éternua. Et pria que personne dans le grenier ne l’ait remarqué. S’il ne pouvait pas entendre les fantômes, peut-être qu’eux non plus ne pouvait pas l’entendre ?

   Un objet, vite. N’importe lequel.

   Là, une vieille lampe de chevet cassée. C’était parfait. Il ne se demanda pas pourquoi maman ne l’avait pas jetée, il était trop heureux de vite repartir pour ça.

   — Keylian.

   L’enfant se retourna en vitesse, une main encore sur l’objet de sa convoitise. Rien, personne.

   On l’avait appelé pourtant, il en était sûr. Il fouilla les ombres du regard. Rien, pas un seul mouvement.

   Il ramena son attention sur la lampe, lentement, concentré sur le silence du grenier.

   — Keylian…

   Il pivota en une seconde, prêt à surprendre quelqu’un. Rien. Avait-il donc rêvé ? Mais on l’avait bel et bien appelé.

   — Julien ? risqua-t-il. C’est pas drôle.

   Mais il savait au fond de lui que la voix de Julien n’était pas aussi grave et étouffée.

   — Keylian, répéta la voix avec lenteur.

   Ça venait du fond de la pièce. Et c’était réel, pas de doute possible.

   — J’ai pas peur, Julien, précisa-t-il.

   Mais il n’arrivait pas à se convaincre lui-même de ce mensonge. Retenant son souffle, il se força à avancer sur le plancher craquant. Ça ne pouvait qu’être une blague. Très bien organisée mais une blague quand même. De quoi il aurait l’air s’il ressortait en courant ? S’il avait peur d’une pièce vide, maman ne le laisserait plus jamais rien faire. Même regarder les nuages, il ne pourrait plus.

   Le mur d’où venait la voix était couvert d’étagères au bois moisi et tordu. Une grande armoire en cachait une partie. Et si la voix venait de là ? Julien s’était caché dedans, voilà qui expliquait tout.

   — T’as rien trouvé de mieux ? lança Keylian en tirant sur la poignée.

   Mais les portes ne s’ouvrirent pas. Verrouillées depuis toujours, maman pensait à tout. Les clés devaient être au-dessus du meuble.

   Mais alors… Julien ne pouvait pas…

   Il entendit un grincement très lent, qui murmurait son nom. Keylian. Il en était sûr. Comme si une voix d’un autre monde s’y cachait. Et il comprit à cet instant que le grincement venait de l’armoire. Qui penchait dangereusement en avant.

   Il l’avait à peine remarqué que le meuble se jetait déjà sur lui de tout son poids.

   La peur, la douleur. Le crâne ouvert, le sang partout, le manque d’air. Des hurlements, des gestes frénétiques.

   — Keylian ! Keylian !

   La voix de maman ?

   — Keylian, réveille-toi. Tout va bien, je suis là. Ce n’était qu’un cauchemar.

   Il ouvrit les yeux. La nuit dehors, la tapisserie de sa chambre, la lumière filtrant du couloir, la porte entrouverte. Il était dans son lit, il n’avait que rêvé.

   — Il y avait une armoire, tremblait Keylian dans les bras de maman. Dans le grenier. Et elle m’est tombée dessus.

   — Ce n’était qu’un cauchemar, répéta-t-elle.

   — Non, c’était plus que ça. C’était plus vrai qu’un cauchemar.

   — Certains donnent cette impression, expliqua maman. Mais ce n’était pas réel. Tu ne peux pas être monté au grenier puisque la porte est toujours fermée à clé. Et tu n’as pas pu être écrasé, tu n’as aucune blessure.Auteurs SFFF

   Ça semblait si vrai, pourtant.

   — Tu veux que j’attende ici jusqu’à ce que tu te rendormes ?

   Keylian fit non de la tête. Il n’arriverait plus à dormir, c’était inutile.

   — Ça ira, mentit-il.

   Elle l’embrassa sur le front.

   — Alors dors bien pendant les quelques heures qui restent. Je laisse la porte ouverte ? questionna-t-elle, une main sur la poignée.

   — Oui.

   Il la regarda s’éloigner dans la lumière du couloir et entrer dans sa chambre. Seul, dans la nuit. Il espérait ne pas entendre son nom dans le noir, murmuré par la voix de son rêve.

   Un rêve, vraiment ? C’était si différent de ceux qu’il faisait d’habitude. Mais ça ne pouvait rien être d’autre.

   Recroquevillé dans sa couverture, il inspecta les lieux sombres d’un œil vigilant. Il avait peur de fermer les yeux et peur de rêver à nouveau, peur d’entendre son nom et peur aussi du silence. S’il y avait du bruit, une musique, le téléviseur, quelque chose, il pourrait se concentrer dessus. Dans le silence, il ne faisait qu’attendre qu’un chuchotis s’élève et l’appelle.

   Il resta ainsi jusqu’à l’aube, terrorisé par les ombres silencieuses qui erraient dans sa chambre autant que par celle à la voix rayée qui hantait ses rêves.